Route du Rock Été

Route, rock, et autres rencontres – Les rivières souterraines

RDR J2

Hier, nous avons rencontré un groupe de rock. Jeune, mais vrai groupe de rock. La vieille, eux avaient rencontré Thurston Moore à la cantine des artistes. Les quatre Spectres, de Bristol, s’étaient pris en photo avec leur « influence musicale majeure ». Car sur la Route, on mélange les genres et les artistes. À la cantine aussi.

Le deuxième jour de cette 25ème édition de la Route du Rock a donc commencé par une rencontre. Quelque part dans les hauteurs du Fort Saint-Père, les Spectres se sont assis à nos côtés pendant 10 minutes avant que l’attachée de presse ne les envoie fouetter d’autres chats. Les Spectres, dont le premier album Dying est sorti cette année sur Sonic Cathedral, ont fait des choix de noms qui forcent l’a priori gothique. Gageons que leur pochette (un homme noyé, vu de la bassine) et le clip de "Mirror" (une orgie de sang) nous avait même mis sur la piste un peu trash-emo. En bref, que des gros mots. Ça serait tomber à côté que de croire tout ce qu’on voit. Autant la locomotive noise qu’alimenteront ces quatre-là sur la petite scène des Remparts ce soir n’a rien à voir avec un groupe gothique. Autant ils sont plutôt sans fard :

Spectres : Ha vous avez vu le clip de "Mirror" ! En fait c’est plus un jeu pour nous, d’utiliser une imagerie aussi violente, une sorte de second degré, et je crois que les gens voient bien que ce n’est pas vraiment nous, notre manière d’être. Notre musique est très premier degré en fait.

Arte Concert : On vous prête les influences musicales d’Angleterre, My Bloody Valentine en tête. Mais vous êtes plus proche d’un son américain, non ?

Spectres : Oui évidemment on nous parle tout le temps de My Bloody Valentine, on aime. Mais on est aussi très proches du shoegaze américain ; Swervedriver par exemple [le groupe signait au mitan des années 80 la B.O du jeu vidéo Road Rash sur Playstation 1, souvenir, nostalgie, nda] et justement la plus grande influence doit être Sonic Youth. On est vraiment content d’avoir pu attrapé Thurston Moore hier, entre le plat et le dessert.

Arte Concert : Vous avez un disque super difficile à écouter, vous êtes un groupe de live ?

Spectres : Oui bien sûr. On a enregistré le disque en cinq jours. Et ce n’est définitivement pas un album à écouter doucement chez soi. Et on a un live plutôt shoegaze.

 

Le Fort Saint-Père ouvre ses portes, et pendant que nous finissons de discuter avec le groupe noise, le mélange des genres commence à la Route du Rock. Premier élément du cocktail : Only Real monte sur scène, bande articulée autour de Niall Galvin, jeune chanteur de surf pop dans le sillon de Mac DeMarco. Sous leurs airs de compo un peu faciles, Niall prend le risque de jouer de la guitare pour chemises à fleurs tout en passant quelques passages au rap. C’est une antithèse, « un cocotier glacé » dirait Robert Charlebois, mais, c’est à l’heure mondiale de l’apéro sur les trois méridiens autour de Greenwich, ce qu’il faut entendre pour commencer. Qui va piano va sano.

Only Real à la Route du Rock
Only Real à la Route du Rock Only Real à la Route du Rock Only Real à la Route du Rock
 

Car après le passage d’Only Real puis celui de la dance intelligente de Kiasmos – on pense à Booka Shade, sans le rentre-dedans – les filles de Hinds viennent rajouter leur garage pop à la déjà très mélangée soirée du samedi. Ces quatre Madrilènes, biberonnées aux Black Lips et poussées par une sortie sur le label de cassettes américain Burger Records, ressemblent aux petites soeurs des Vivian Girls, et comme dans les productions Sarah Records des années 90, c’est mignon, parfois très sucré, ou alors, un peu faux, un peu mièvre, et d’autant plus touchant. Si par exemple, elles proposent « Hey David Crokett, won’t you come in my pockett » en rendant gloire au trappeur américain : ce n’est certainement pas une histoire d’écologie. Plutôt de phéromones.

Et puis, le changement est arrivé. Brutalement. The Soft Moon a pris la grande scène. Le trio de Luis Vasquez, sur 20 mètres de scène, face à un Fort rempli de spectateurs dans l’impossibilité de danser sur la cold wave speedée du groupe. Encore plus froid que leurs cousins lointains et canadiens de Suuns, The Soft Moon qui vient pourtant de Californie, a suspendu une Route du Rock quasi-pleine pendant une heure de synthés polaires et machiavéliques. C’était si violent, qu’à ce stade, on aurait pu se dire qu’on était au max, qu’on allait rouvrir sa ceinture, prendre ses aises, et repartir sur des terrains où les parents n’ont pas besoin de mettre de casque anti-bruit à leurs enfants. C’était sans compter sur le retour des Spectres.

Spectres à la Route du Rock 2015
Spectres à la Route du Rock 2015 Entre la noise et le shoegaze, Spectres engendrent des envolées lyriques qui ont le goût de la désillusion. Spectres à la Route du Rock 2015
 

Ils sont montés sur scène à 22h20, et ont joué comme une locomotive à vapeur, sans coupure, sans refrain, sans break, comme des drones. Leurs morceaux, c’est vrai, étaient plus shoegaze que sur les versions studio, mais les mecs enfonçaient bien le clou, niveau vacarme. Après quoi on est parti reprendre nos esprits, et récupérer ce qu’on avait perdu d’audition. Derrière, les Foals allaient amuser une centaine d’agitateurs qui profiteraient du concert pour se jeter, en rythme, la paille « anti-boue » dans le visage. Jeux de mains… Et puis il fallait garder un peu de force, pour danser le lendemain.

Les Spectres, si on devait les comparer à un groupe français, ça serait les Dead Mantra des Sarthois, un groupe de shoegaze bourrin. Ils sont chez Cranes Records (encore une fois, ces noms…). Bon ils viennent du Mans, c’est une petite ville, ils ne sont certainement pas connus… Réponse des Spectres : « Oh mais oui ! Paul, des Dead Mantra ! On s’écrit depuis trois ans. » Voilà, c’est ça les rivières souterraines.

Photo © Rod M.