Route du Rock Été

Route du Rock : rembobinez, c'est déjà demain

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Pour danser comme pour goûter aux plaisirs de la pop et du rock au dernier soir du festival malouin, on se voit obligés de regarder dans le rétroviseur pour mieux foncer vers l'avenir.

 

 

Samedi 17 août. "Feel Like We Only Go Backwards" : "on se sent comme si on revenait seulement en arrière". Les Australiens de Tame Impala ne pouvaient trouver mieux que leur slow de l'été pour résumer l'état de la musique actuelle, lui-même reflété par la programmation de la Route du Rock 2013. Même si cette journée fait office de bouquet final bien plus éclaté dans les tendances que les soirées précédentes, on y ressent cette nostalgie d'un glorieux passé que chacun se doit d'exploiter au mieux pour le projeter dans notre époque. Comparé à juste titre à ses compatriotes de Mazzy Star, le couple de Widowspeak semble moins porté sur les scènes de ménage que sur les harmonies évanescentes aussi virginales que le blanc de la robe de Molly Hamilton. Au jeu des comparaisons, on pourrait tout autant évoquer une sorte de Cults qui chercherait à faire danser les iguanes du désert californien : voix lancinante, guitare lynchienne, et au milieu, une boite à rythmes qui tente de se faire une place au milieu de ce couple fusionnel. Comme si les références à la pop 60's et à l'americana alternative version 90's ne suffisaient pas, Widowspeak fait gober du Tranxène à Chris Isaak pour une reprise de son lacrymal "Wicked Game". Ce n'était peut-être pas obligé : à priori, tout le monde avait compris.

 

 

Un vrai moment de grâce survient quand Junip réussit à percer l'épaisseur des murs du Fort Saint-Père pour inonder la région du bien-être zen de ses folk-songs 3.0. Le groupe suédois s'appuie sur le chant neutre et envoutant de José Gonzàles sans toutefois dédaigner hausser le ton sur quelques embardées lumineuses. "Line of Fire" démontre que Gonzàles est capable d'écrire des classiques avec les plumes d'oie de son oreiller quand d'autres tentent vainement d'en composer au marteau-piqueur.

 

 

 

Ces derniers mois, les Concrete Knives ont fait du chemin. Et je ne parle pas de celui qui sépare leur Normandie de Saint-Malo. Phénomène tricolore porté sur l'idiome anglo-saxon, les Caennais débouchent à chaque morceau des litres et des litres d'un rock survitaminé et dansant sans pour autant céder à l'électronique. Sans leader apparent sur scène, le sextet a parfaitement adapté son jeu pour devenir d'ici quelques temps une redoutable machine de festival où les rythmes afros croisent des harmonies pop en se serrant la paluche. Attention toutefois à ne pas brûler les étapes comme avec cette reprise du "Here Comes The Hotstepper" d'Ini Kamoze qui trahit la tentation d'un rock festif plutôt dispensable.

 

Pour le direct dans ta face et l'attitude de têtes totalement brûlées, c'est vers les Texans de Parquet Courts qu'il faut se tourner. Leur rock sauvage et binaire reprend à son compte l’appétence proto-punk de leur ville d'adoption (New York) tout en ajoutant la coolitude débraillée et le chant pas nécessairement juste de la génération Pavement. Un groupe faussement bête, jamais méchant, mais diablement enthousiasmant au point de réussir à merveilleusement saloper sur scène les chansons de son superbe album "Light Up Gold". Si Jon Landau avait vu le futur du rock'n'roll en Springsteen, on aura pris en pleine poire son fulgurant passé et son présent excitant. On ne va pas s'en plaindre.

 

Les Tame Impala portent la tignasse longue et la chemise fleurie. Croisement de Neil Young et de Roger Federer, le chanteur Kevin Parker réussit le tour de force d'imposer son magnétisme en dépit d'un chant gonflé à l'hélium devenu marque de fabrique du groupe, au même titre que les rêves perchés des Flaming Lips ("It Is Not Meant To Be") et les Beatles dans leurs fulgurances les plus rock ("Desire Be Desire Go", "Elephant"). Grâce à leurs bonnes manières et à l'évidence de leurs mélodies addictives, les Australiens sont en train de faire rentrer le psychédélisme dans toutes les chaumières, ou tout du moins dans tous les lofts des jolies jeunes filles qui se pressent aux premiers rangs de leurs concerts. Pas question de parler de hard discount mais plutôt de démocratisation d'un genre, merci de noter la nuance.

 

Difficile de ne pas tomber du véritable mur d'escalade qui permettrait d'accéder à la caverne aux secrets de Suuns. Pas vraiment convaincant sur son deuxième album Images du futur, le quatuor montréalais n'offre aucune aide durant les trois morceaux auxquels on pourra assister tandis que le public réalise un chassé-croisé entre les scènes digne du pire week-end d'été sur les autoroutes. Car le bataillon de fans de Hot Chip prend position et attend de pied ferme sa pop bien plus hospitalière et toute multicolore.

 

C'est sur un bon vieux Prince que le groupe fait son entrée, le chanteur nerd Alex Taylor vêtu de l'imperméable de l'inspecteur Gadget. "Ready For The Floor", "Over & Over", "Flutes", "One Pure Thought"anciens et futurs classiques sont mis à contribution pour un live plus porté sur la qualité d'une disco pop funky sophistiquée que sur la construction d'une discothèque géante à base de stroboscopes et d'acid-house comme ce fut parfois le cas par le passé. Au final, un bon partage des rôles puisque ce seront les deux jeunes frères de Disclosure qui se chargeront de transformer la Scène du Fort en club garage house new-yorkais dans l'hystérie générale en dépit d'une pluie qui reviendra jouer les trouble-fêtes.

 

Peu importe alors que certains sentent effectivement que la musique revienne systématiquement en arrière puisqu'ils viennent de vivre un festival avec quelques moment historiques où se construit devant eux la musique de leur époque. Et peut-être déjà, sans le savoir, celles de demain et d'après-demain. Bref, celle de leur vie.

 

Photo © Mathieu Drouet