Route du Rock Été

Route du Rock : le jeu du Domino

Route du Rock : le jeu du Domino

Ouverture du festival en douceur et dans la salle de la Nouvelle Vague mercredi 14 août par trois artistes du label indé londonien Domino. New-folk, new-rock et new-wave, forcément.

Alors comme ça, trois jours de musique(s) et de fiesta(s), ça ne vous suffisait pas à Saint-Malo ? Pour cette 23e édition de la Route du Rock, il vous a fallu ajouter une soirée, poussant ainsi le bouchon (de cidre) à quatre journées de festival. Mais on ne jouera pas les difficiles car au final, la mise-en-bouche bienvenue en ce mercredi 14 août a permis d'aiguiser nos appétits en douceur sur les réjouissances à venir, tel un apéro inespéré qui ouvrirait la faim plutôt qu'il la couperait, donnant quelques idées des arômes alternatifs dont on se délectera en plats de résistance et en desserts du festival-festin malouin.

 

Comme pour économiser sagement nos organismes, c'est dans la salle de la Nouvelle Vague, et non en plein air, qu'ouvrent les trois artistes du label indépendant anglais Domino, dont les grandes réussites ont pour noms Franz Ferdinand, Arctic Monkeys, Animal Collective ou The Kills. Mais ce label n'est pas un ingrat. Ces succès, il sait qu'il les doit à des figures mythiques qu'il n'a pas oubliées, comme les pionniers post-punk d'Orange Juice, de Young Marble Giants ou de Josef K dont il a réédité les albums cultes. Et ce n'est sans doute pas un hasard si les trois artistes maison de ce soir doivent aussi beaucoup à la période cruciale de la charnière des décennies 70 et 80. Et pas que.

 

Les Canadiens d'Austra oscillent ainsi entre une dance aussi synthétique que statique, et une electro-pop qui dit un grand merci à la voix théâtrale et grandiloquente de Katie Stelmanis. Tête d'affiche du soir, le quatuor flirte parfois dangereusement avec la ligne jaune du mauvais goût des années 80 et Katie arbore une tenue que n'auraient pas détestée Véronique et Davina pour se rendre au mariage de Johnny Clegg. Grand moment du concert, “Home" allie à merveille cette pop ultra chargée en émotion à un entêtant piano disco. Quant au tube "Lose It", Austra l'offre dans une version relookée qui prouve que le poids des références n'empêche pas d'évoluer, de grandir, et d'avancer à grands pas.

 

Bien moins connue malgré ses trois albums au compteur, l'Américaine Julia Holter fait montre d'une déconcertante facilité dans sa redéfinition d'une chanson folk qui devient totalement inclassable et qu'on sent libérée par les éclats de Björk et la folie douce de Kate Bush. Un violon, une contrebasse, une batterie, et juste sa voix et ses mains pour l'accompagner aux claviers, l'Américaine a remodelé à sa façon les critères de la musique pour façonner son univers souvent fascinant, parfois déroutant, toujours étonnant. Un ovni bizarroïde qui éclate ses chansons façon puzzle et impressionne à la manière d'une Laurie Anderson branchée sur éolienne.

 

Face à la fraicheur et l'insolence de la jeune garde féminine, les british de Clinic, apparaissent comme les vétérans de l'affaire avec leur tripotée d'albums nourris au psychédélisme et au krautrock. Les quatre de Liverpool semblent avoir repris à leur compte les choses où leurs grands frères d'Echo & The Bunnymen les avaient laissées juste après leur toute première répétition dans une cave obscure. Avec leurs habits de chirurgien, les gars continuent inlassablement de disséquer et de recoudre des refrains obsédés, des orgues démoniaques et des rythmiques répétitives pour en nourrir leur rock tendu qui flirte parfois avec la sauvagerie, tels des Seeds du Merseyside. Même en pompant dans les sources du passé, ils se sont forgé une vraie personnalité dont on perçoit désormais des échos chez des groupes comme Suuns, des Montréalais programmés ici-même samedi 17.

 

Car chacun à leur manière, Clinic, Austra et Julia Holter font fructifier un monumental héritage du passé qu'ils honorent et perpétuent en l'engloutissant dans leur propre musique, en le marquant au fer rouge de leur empreinte. La preuve avec des instruments qui faisaient figure de gros mots il y a encore quelques temps : mélodica, clarinette et harmonica pour Clinic, saxophone chez Julia Holter, synthés eurodance pour Austra… A défaut d'engendrer des révolutions musicales ou de nouvelles tendances, les années 2000 se singularisent par leur capacité à reformuler l'histoire et à métisser les univers hors de tout format et de toute contrainte. N'est-ce finalement pas ce que Nick Cave avait déjà entamé vis-à-vis de Scott Walker, de Jacques Brel et de Tom Waits, le tout sous la bienveillance du postulat punk ?

 

Tout se créé, tout se recycle mais attention, pas question ici de parler de copie. Les Américains de !!! et les Anglais de Hot Chip se font une joie de percuter post-punk et acid-house, les Fuck Buttons poussent l'electro expérimentale aux limites de la noise, Tame Impala donne une version sexy et hipster des rêves enfumés de Syd Barrett et des Flaming Lips, les Allah-Las reprennent l'idiome garage-surf par la seule grâce et l'intemporalité de leur écriture, les Parisiens de Zombie Zombie continuent d'écrire les BO disco-kraut que John Carpenter ne leur a pas commandées, les Danois d'Iceage braillent fort leur amour pour trois décennies de punk hardcore, Parquet Courts explique aux Strokes que le rock à l'américaine n'a pas besoin de synthés, Disclosure nous replonge dans l'âge d'or du disco garage new-yorkaise Jacco Gardner et Orval Carlos Sibelius reconstruisent chacun à leur façon les cathédrales pop des 60's… Alors ne comptez pas sur nous pour dire que notre époque manque d'intérêt. On finirait par ne plus être copains.

 

Photo © Mathieu Drouet