Route du Rock Été

Route du Rock : drone de zigotos

Route du Rock : drone de zigotos

Du psychédélisme et de l'hypnose sous leurs formes les plus classiques ou les plus physiques : en ce 15 août, le soleil avait un gros rencard avec la lune au-dessus de St-Malo.

Jeudi 15 août. Le soleil se la joue plus que généreux à Saint-Malo. Impossible de résister à l'appel de la sea et du sun d'autant qu'un des Français marquants de 2013, catégorie indie-pop à barbe et chemise à carreaux, y joue les pieds dans le sable l'après-midi. Malgré son nom, Orval Carlos Sibelius ne transforme pas la grève malouine en Copacabana mais en berges d'une Tamise au milieu des swingin' sixties. Du Brésil, le Parisien Axel Monneau n'a gardé que la consonance de son pseudo dont la traduction pourrait être Magical Mystery Tour. Pour sa pop, ce sont les pains de sucre musicaux à l'acide des Zombies, Beatles et Pink Floyd période Syd Barrett dont notre jeune homme s'inspire, entouré d'un groupe qui réédite la formule élaborée sur l'album Super Forma. Sous un soleil de plomb, ses vignettes presque aussi barrées que Barrett réjouissent son contingent de fans autant qu'un large public de baigneurs dont certains messieurs cherchent encore les danseuses de samba sur les remparts de la cité.

 

Même propension à une pop aussi ouvragée qu'alambiquée pour le batave Jacco Gardner, autre artiste qui préfère les grosses volutes hallucinogènes à la cigarette électronique. Jacco le croquant parle bien mieux l'anglais dans la musique que les vendeurs du stand de hamburgers et de hot-dogs tout aussi hollandais. Vintage sans verser dans la nostalgie, sa musique néo-baroque sonne encore plus classique que sa marinière même si les cimes atteintes par son album se font parfois raboter sur scène.

 

Le couple de Moon Duo vit son avventura psyché à l'américaine, reproduisant ce que des hordes de barbares réalisaient à cinq ou six. Mais ça, c'était l'année où l'homme marchait sur la lune. Depuis, les machines lui servent à des trips plus musicaux même si tout aussi spatiaux, et c'est donc bien à deux que lui et sa brune compagne conduisent un lourd train à vapeur psychédélique à base d'accords fuzz et de rythmiques toxiques, comme si leur rock possédait le pouvoir des yeux du serpent Kaa et la vivacité d'une tortue. Sans grand génie il faut l'admettre, mais idéal face au soleil couchant sur le Fort Saint-Père qui pourrait faire croire à une grande messe hippie en plein Haight-Ashbury.

 

 

Voir les Danois d'Iceage, c'était vivre l'expérience étonnante de prendre un concert de post-hardcore en pleine face, en plein jour. Sosie de Michael Pitt, leur chanteur s'apparenterait plutôt à Ian Curtis de Joy Division s'il fallait qualifier son organe vocal. Grave, grave, grave, et particulièrement impressionnant dès qu'il s'agit de surfer sur les guitares heavy et le mur dissonant érigé par ses musiciens. D'ailleurs, il se contente de chanter et ça lui réussit. Amis de la scène post-tout ce que vous voulez, prenez-en de la graine. Et laissez les guitares à ceux qui sont payés pour ça, chacun son boulot.

 

 

C'est presque avec soulagement qu'on accueille les Local Natives qui accordent un semblant de répit aux oreilles avec leur pop indé qui a réussi l'un des casses du nouveau siècle. Un art mélodique inné, des harmonies accrocheuses… le groupe californien cherche à réaliser le rêve de nombre de ses compatriotes : rendre vraiment populaire une pop jusque-là irrémédiablement rangée dans le bac alternatif. Un Grizzly Bear pour les masses ? Un Arcade Fire ramolli par le soleil californien ? Vous avez tout compris.

 

Ramolli, on ne peut pas en dire autant de Nick Cave qui affiche, à bientôt 56 ans, une énergie et un charisme qui font honneur à son répertoire aussi magnifique que canonique. Ragaillardi par la réussite de ”Push the Sky Away", son bel album de début d'année, le grand Nick et son groupe ont offert un live d'une grande intensité, alternant les futurs ("Jubilee Street") et anciens classiques : "From Her to Eternity", "Deanna", ou encore un "Stagger Lee" précédé d'une lecture furieuse et magistrale de "The Mercy Seat". Chemise noir et blanc d'une classe folle, Cave s'impose tel le dernier grand crooner du siècle, lui qui avait pourtant démarré sa carrière comme un braillard à la limite de l'audible.

 

 

Côté vestimentaire, Nic Offer n'a rien à lui envier. Son magnifique caleçon frappé de la pochette du Some Girls des Rolling Stones le résume parfaitement : la sexytude d'un Mick Jagger blond californien mais le phrasé rappé d'un Mick Jones période Big Audio Dynamite. Le tout sur le disco-rock étourdissant réchauffé par la guitare funk de son groupe !!! qui évoque désormais des Happy Mondays qui auraient réussi leur rehab' à trente ans. L'électronique prend parfois le dessus pour des bacchanales tech-funk où les derniers hits se succèdent à vitesse grand V : "All My Heroes Are Weirdos", "Californyeah", "Get That Rhythm Right"

 

Qui d'autre que le duo Fuck Buttons pour faire encore monter la pression de ce Fort Saint-Père bouillant comme une cocotte minute ? Rivés sur leurs machines, Andrew Hung et Benjamin Power se font face et échangent des regards tandis que leur électronique blanche lance des attaques de drones qui larguent des boucles hypnotiques sur les fans. Partis de l'electro cérébrale et expérimentale, les Anglais excellent aujourd'hui dans une dance brutale qui vous embarque sans aucune résistance possible. Parfois, des coups sur un tom de batterie ou des cris dans un micro tentent de couler un brin d'humanité dans ce set aveuglant en béton armé. Une drone de soirée de rave éveillée où le soleil de la journée semblait continuer sa teuf avec une lune bien décidée à ne pas aller se mettre au lit. Si vous faites des petits, vous nous en mettez un de côté ?

 

Photo © Mathieu Drouet