Route du Rock Été

Route du Rock : drogues douces et pilules amères

Route du Rock : drogues douces et pilules amères

Le psychédélisme fait son retour sous toutes ses formes et procure un bonheur infini totalement en phase avec notre époque. Sauf quand la pilule se fait dure à avaler.

Vendredi 16 août. Comme pour donner raison aux mesquins qui raillent le climat breton, la pluie fait un petit coucou dans le ciel de Saint-Malo. Un petit crachin de rien du tout qui évoque surtout le jumelage évident entre la cité corsaire et San Francisco, ville dont l'été ne pourrait se passer du brouillard et de la fraicheur qui l'envahissent. On ne connait ni Malo ni Francisco mais sûr que ces deux saints n'ont pas fumé que la moquette à entendre ce que ces villes ont engendré et accueilli comme musiques sous psychotropes et stroboscopes. Et de l'année, et de notre époque en général, marquée par un retour du psychédélisme sous toutes ses formes, dans tous ses états. Tel Jackson Scott qui ne vient pas de Californie mais d'Asheville, Caroline du Nord. Son songwriting flamboyant demeure irrémédiablement plombé par un je-ne-sais-quoi de dépressif qui impose une fièvre aussi maladive qu'addictive. Le blond maigrichon à tête d'oisillon possède suffisamment de charisme pour venir chasser sur les terres évanescentes de Deerhunter qui l'a d'ailleurs embarqué récemment en tournée. Après avoir ouvert les hostilités au Fort Saint-Père, sûr qu'on le recroisera bientôt sur de plus grandes scènes.

 

 

Chez les Woods, le psychédélisme ne fait pas de chichis et s'affiche comme le nez au milieu de la figure, figure bien garnie d'une barbe made in Brooklyn pour le chanteur Jeremy Earl. Mais ce serait trop simple de les résumer à une bande de faux bucherons du macadam new-yorkais. Bien plus connu aux Etats-Unis qu'ici, Woods s'est déjà fendu de six albums et sonne parfaitement en place, entamant ses chevauchées d'un folk-rock bucolique vite rattrapé par d'impeccables dérives psyché qui sonnent d'autant plus admirablement que le groupe a dégainé son meilleur matos vintage, guitare électrique 12 cordes en tête. Voix perchée au dessus d'une forêt d'érable, Earl méritera un jour une décoration ne serait-ce que pour son engagement via son label Woodsist pour un rock lo-fi de qualité, où poseurs et imposteurs ont été dégagés du saloon avec du goudron et des plumes.

 

 

Des plumes, les Danois d'Efterklang ont failli s'en coller mais pour l'instant, c'est dans une ambiance de cabaret classe qu'ils accueillent leurs fans. Nœud pap' et costard crème pour Casper Clausen à la voix juvénile façon Erlend Øye, tandis que leur musique part à la conquête de nouveaux horizons pour la difficile réconciliation entre classicisme et modernité, aidée en cela par une voix féminine très new-age. Ambitieux, courageux, mais laissez-nous un peu de temps pour signer l'offre d'achat.

 

Les Allah-Las sont bien gentils mais nous, on n'est pas contents. On comprend bien la musique qu'ils aiment et même, on en est tout aussi fans. On est d'accord sur le fait qu'ils s'appliquent à la jouer au mieux et que la recette fonctionne à la perfectione tout au long de leur premier album truffé de solides romances sixties. Mais quand on prend comme modèle la surf-pop, le garage-rock, le 13th Floor Elevators et les Standells, mieux vaut se souvenir que ces groupes possédaient des leaders possédés et furieux qui embarquaient leurs shows à la frontière du danger – sans parler de tous ceux qui l'ont franchie mais on n'en demande pas tant. Ne vous méprenez pas, "Busman's Holiday" ou "Don't You Forget It" restent d'admirables chansons. Mais jouées sans même la folie crétine des Black Lips, elles demeurent des vignettes nostalgiques plus formatées pour des concerts au Peach Pit de "Beverly Hills" qu'au Whisky A Go Go.

 

Attendus comme les messies par leur secte de fans dévots, les huit Montréalais de Godspeed You! Black Emperor ont incontestablement marqué cette édition d'un live où les instrumentaux contemplatifs virent au tribal, où de longues montées prog-rock se voient entrecoupées d'intermèdes bruitistes. Il restera le souvenir de cette monstrueuse musique de transe aux effluves industriels et ethniques et surtout, ces trop rares instants lyriques où violon et contrebasse arracheraient presque des larmes. Un peu plus d'émotion et de générosité pour élargir le cercle de la secte et ce groupe aurait pu devenir le Pink Floyd de sa génération.

 

Plus cinématographiques et moins dansants qu'à l'accoutumée, les Parisiens de Zombie Zombie apportent un peu de lumière vive après le déluge d'orage monochrome canadien. Les morts-vivants ont gagné en dynamique en mutant de duo à trio (Zombie Zombie Zombie ?) tandis qu'Etienne Jaumet procure toujours autant de plaisir par son jeu scénique anachronique et ses petits cris dignes d'un Alan Vega parachuté en plein New York 1997.

 

 

A la compét' du nom le plus long, Bass Drum of Death s'est fait souffler la tête du podium mais peut se consoler par la quasi-unanimité sur sa prestation. Passés la méfiance autour de ce nom ridicule qu'ils auraient pu échanger avec le duo electro bass TNGHT qui allait suivre, et les premiers instants qui font craindre un Black Rebel Motorcycle Club du pauvre, le trio du Mississipi trouve la vitesse parfaite pour construire son bolide à partir de pièces entièrement recyclées dans une vieille casse du rock : un punk blues nourri à la sève adolescente, propulsé par une basse surhumaine (forcément avec un nom pareil) et rendu guilleret par une puissante voix d'ado à la Alex Turner (Arctic Monkeys). Le power trio tend aussi avec bonheur vers un glam-rock énergique qui rend son moteur à explosion aussi pétaradant qu'intemporel. Pas question ici de jouer comme au Musée Grévin à la manière des poupées de cire Allah-Las. Nous, on leur préfèrera toujours ce genre de poupées de son.

 

Photo © Mathieu Drouet