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L'Omnibus décolle : Route du Rock J-2

L'Omnibus décolle : Route du Rock J-2

Des associations de bienfaiteurs, un dandy fils d'un daddy cool, un barbu de chambre et des copines d'Emily the Strange : tout sauf des cornichons.

"Hé, t'as raison de faire ta liste de courses, ça évite d'oublier les trucs importants au supermarché". Voici le genre de sarcasme qu'il faut subir sans qu'il y ait envie d'expliquer que la prise de note lors d'un festival reste bien le meilleur moyen de se souvenir de ces détails qui font la différence, de ces sensations fugaces vite effacées par les émotions suivantes. "Oui j'ai horreur de manquer de cornichons avec la raclette" sera ma réponse à ce fan de Baxter Dury qui ira twister en tentant de décrocher l'impossible : atteindre le summum du négligé chic et de la coolitude choc de son héros. Isabel, Claire, Leak on the Disco, Picnic on The Edge… En ce second soir, l'Omnibus plus que complet chavire littéralement de bonheur face au parfait exercice d'enfilage des perles de son troisième album, Happy Soup, auquel se livre le dandy londonien. L'affiche révèle une telle diversité qu'on n'aurait pas voulu être à la place du chauffeur de cet Omnibus lorsqu'il a tourné la clef de contact tant il aura de directions à prendre en quelques heures seulement.

 

Pour entamer ce voyage, il aura déjà dû retrouver le passage secret qui mène à l'antichambre des années 80. La frêle pop neurasthé-synthétique toute en grâce des Américains de Blouse tient admirablement debout sans devoir jouer les gros bras, chose dont les quatre seraient bien incapables. Quand ils se rendent dans les bureaux du label Subpop pour les réunions avec leurs boss, clair qu'ils préfèreraient se recueillir devant des affiches de The Cure circa A Forest que de devoir supporter les tifs gras de Mudhoney ou les disques d'or de Nirvana. Avec une voix aussi neutre qu'un garde suisse dans la veine de la regrettée Trish Keenan de Broadcast, Blouse fricote nettement plus avec l'école synthétique new-yorkaise du label Italians Do It Better (Chromatics, Glass Candy) qu'avec les descendants du grunge. Deux gars à la section rythmique bâtissent un joli muret de new-wave dark aux deux brunettes piquantes et blafardes, l'une aux synthés, l'autre au chant et à la guitare. On pourrait fuir devant ces cousines gauches de la famille Adams, et pourtant, on a juste envie d'emmener par palettes le charme fragile de ces Emily the Strange en version shorts en jean et marinière histoire d'en garder au congélateur pour les longues soirées d'hiver.

 

Alors forcément, quand le Suédois Loney Dear leur succède pour son concert de pop (et surtout pas de pot) de chambre, l'ambiance passe du synthétique résistant à tous les lavages au cachemire à traiter avec délicatesse. Devant un parterre de fans acquis à sa cause, le rondouillard barbu déroule les pelotes soyeuses de son indie folk intimiste à l'aide d'une simple douze cordes acoustique ou assis derrière un piano, et parfois avec un groupe économe mais qui fait le maximum. Sa recette en apparence bête comme chou est en réalité une pièce montée complexe garnie d'une Chantilly faite maison. Emil Svanängen reviendra pour un Dear John en rappel tout en émotion, pieds nus et les yeux au ciel.

 

D'une coolitude nettement plus héréditaire, Baxter Dury offrira lui aussi un rappel, mais clope au bec après avoir fait tomber la veste de costume et la cravate. Avec sa tête de Droopy grisonnant, sa jovialité même pas forcée et son contact tellement facile, peu importe qu'il ne soit pas un immense chanteur car il joue à merveille de l'économie et de la réserve naturelle des humbles élégants. Son père avait élevé le pub-rock au rang de monument national de la Couronne. Baxter a déjà gagné le concours Lépine de l'invention de la pub-pop.

 

Drôle d'endroit pour une rencontre avec un Yann Tiersen enfin libre et sans contraintes. Avec ses deux compères au sein d'Elektronische Staubband, il se livre à une réinterprétation de certains de ses thèmes en version analogique en ne se privant pas de clins d'œil aux maitres teutons de Kraftwerk, Can et Tangerine Dream, ce qui en fait les parfaits élèves pour la chaine franco-allemande qui nous emploie. Pas vraiment musique de club, leur electro à six mains traverse d'étonnantes boucles et se répète sans jamais bégayer. Tiersen a réussi son rapprochement avec la jeune génération disco kraut (Joakim, Zombie Zombie) sans rien renier de ses succès passés.


Loin de l'abstract hip-hop qui l'a fait connaitre, le producteur américain Boom Bip s'est pour sa part associé à un batteur qui lui offre la puissance de frappe qui fait si souvent défaut au metteur en son seul derrière ses machines. Bien qu'un vrai groupe lui aurait apporté une plus grande diversité sonore et un show moins statique, il parvient néanmoins à offrir quelques bons moments de groove répétitifs qui laissent le goût d'une omelette norvégienne avec du bouillant et du glacé dans la même bouchée. Pour aller danser, c'est bien au club l'Escalier qu'il fallait se rendre ensuite où un public pré-pubère réservait un accueil déchainé au duo parisien Get A Room! dont le DJ set oscillait entre rock sombre aux contours arrondis pour le dancefloor (bravo pour l'edit de Rock & Roll du Velvet Underground) et une electro dark et sensuelle dans la lignée des sets d'Ivan Smagghe. A l'étage, l'équipe de la Route du Rock qui voyait poindre les derniers virages de cette édition hiver avait de bonnes raisons d'afficher sa satisfaction. Et moi c'est noté, je n'oublierai pas les cornichons.