Les neuf vies de Jef Lee Johnson

Les neuf vies de Jef Lee Johnson

Comme chaque année, ARTE Live Web a filmé le Festival Sons d’Hiver. Parmi notre sélection figurait, évidemment, le concert de Jef Lee Johnson. Un habitué du festival qui devait un peu faire figure de parrain cette année. « Devait », parce ce que celui-ci nous a quitté fin janvier, à l’âge de 54 ans.

 

Le soir du 22 février, le festival a réuni quelques amis de Jef pour lui rendre hommage en lieu et place du concert qu’il devait donner. Pour nous, c’est aussi l’occasion de revenir sur l’extraordinaire trajectoire de ce musicien hors-normes.

 

 

Comme tout musicien issu de la scène de Philadelphie, Jef Lee Johnson portait une certaine idée du « Philly sound » en lui, comme un ADN sur lequel il est toujours un peu stupide et vain d’essayer de tirer un trait. Mais ce qui caractérise encore davantage sa trajectoire, ce n’est pas simplement, comme sa longue liste de collaborations en tant que session man pourrait le laisser penser, un don pour la retranscription précise d’un style, mais plutôt un génie de l’absorption et de la réinterprétation instantanée.

 

On le sait, les plus grands musiciens ne suivent que leur propre voix. Ils inventent leur flamboyance, créent le terreau propice à de nouveaux terrains de jeux sonores et y jettent leur dévolu, sans jamais se soucier des modes qui se font, se défont, se refont, se…

 

Johnson n’a jamais eu le profil du bon élève, plutôt celui du génie replié sur lui-même, ses notes et ses maux. Encore moins celui du petit soldat respectueux des codes et us et coutumes en vigueur.

 

Plus une musique paraît bordée, calculée, calibrée et plus les déviances et expérimentations en ressortent grandies, gigantesques, bouleversantes. De fait, même s’il a campé au sein du prestigieux groupe maison du David Letterman show, écumé les clubs de jazz avec le George Duke’s Quartet, été l’un des instigateurs des Soultronics (groupe polymorphe formé avec une partie de The Roots), joué pour Marcus Miller, Erykah Badu, Billy Joel, D’Angelo, Mariah Carey et Stanley Clarke, ou encore accompagné Aretha Franklin sur scène, Jef Lee Johnson avait cette faculté d’être explosif en permanence. Mais sans jamais se révéler lui-même.

 

 

D’Angelo and The Soultronics


En réalité, si, mais il faut additionner et assimiler l’ensemble de son œuvre, pour en comprendre tous les tenants et les aboutissants et en tirer la substantifique moelle. Et ce n’est pas un mince effort que d’y arriver, mais, au final, à l’instar d’un Frank Zappa ou d’un Jimi Hendrix, cette révélation, comme celle de tout trésor enfoui profondément dans les dédales de notre mémoire collective, en vaut la chandelle. Et ce n’est qu’une fois toutes ces valeurs ajoutées mises en exergue que l’on peut juger réellement de l’ampleur de la perte que vient de subir le monde de la musique.

 

 

Valeurs ajoutées dont l’origine remonte à ses vertes années. La chaleur du noyau familial tout d’abord. Ici une sœur qui lui apprend ses premiers accords à l’âge de douze ans, là une mère qui l’emmène jouer à l’église, expérience qui l’a conduit à toujours mieux s’exprimé en collectif qu’en son nom propre (son œuvre solo est rarissime, mais tout aussi essentielle). Chacune des formations successives avec lesquelles il a joué est devenue une famille d’accueil.

 

Son ouverture d’esprit, elle aussi, prend sa source à son adolescence. Véritable éponge, le jeune Jef Lee se nourrit de tout et de rien, du moment qu’une guitare gravite autour de ce rien pour en faire ce tout, encore impalpable et abstrait, qui allait le pousser rapidement à peaufiner son jeu auprès de McCoy Tyner. Il avouera bien plus tard s’être fait l’oreille sur certains plans de Big Jim Sullivan (décédé en octobre dernier), pas ses enregistrements ni ses participations à l’émission de télévision de Tom Jones, mais dans sa carrière de musicien de session pour… des spots de publicité.

 

De cet amour pour les jingles publicitaires confectionnés à la six-cordes nairta également cette façon ne jamais jouer plus que de nécessaire, d’être toujours au service de la chanson et/ou du groupe. Ce qui par ailleurs ne l’empêchera jamais de briller, tant ses interventions, aussi homéopathiques soient-elles, sont toujours d’une justesse et d’une richesse hors du commun.

 

Jeune homme, Jef Lee Johnson ne passe plus son temps devant son écran de télévision, mais seul. Non pas terriblement seul ou malheureusement seul, juste… seul. Cette solitude, ultérieurement avérée et rapportée à de nombreuses reprises par l’intéressé, raconte à quel point sa façon de jouer de la guitare est restée naïve (dans son infinie technicité), jamais pervertie par telle mode, convenance ou source d’inspiration trop directive.

 

Ce repli sur soi musical le conduit rapidement, dès qu’il entre sur le circuit, à s’adapter à toutes les situations et d’y paraître naturellement à l’aise. George Duke lui-même disait à qui voulait l’entendre qu’il adorait l’avoir dans son groupe, car cela lui permettait de faire tout ce qui lui passait par la tête. Son guitariste est là pour tout remettre à sa place en direct et en temps réel. Sans fioritures mais avec un génie de l’adaptation et de la concision. De la (fausse) discrétion aussi, on y revient. Et un sacré paradoxe, au passage, pour ce personnage introverti, que cette propension à une ouverture musicale (et technique) aussi vaste.

 

Nourri autant à Coltrane qu’à Vanilla Fudge, pour situer un peu la fenêtre de tir, Jef Lee Johnson n’a eu de cesse de s’ouvrir encore et toujours plus aux autres, comme sur cet album en trio de reprises de Léo Ferré et Serge Gainsbourg. Ou cet ultime projet toujours plus fou, News From The Jungle, où en compagnie de Sonny Thompson et Michel Bland, il avait entrepris une relecture plus que personnalisée des musiques traditionnelles afro-américaines.

 

 

Jef Lee Johnson Trio

 

Oui, définitivement, Jef Lee Johnson a vécu au moins neuf vies. Paix à son âme.