Route du Rock Été

La Route du Rock 2015 - Nouvel ordre mondial

RDR J1

En cet an 14 après Popstars, alors que nos avatars instagramés tentent tous ensemble d’éradiquer les systèmes de gloire, il faut savoir remettre les idoles à la place qu’elles méritent : hier Thurston Moore à 19h45 et Fuzz à 21h10. Primetime, oui messieurs-dames.

C’est ainsi que le programme annonçait cette 25ème année de Route du Rock, et c’est ainsi que le premier jour de festival s’est déroulé hier, comme une promesse de pureté rock’n’roll sur laquelle on aurait pu croire que le temps et les vicissitudes de la mode auraient fini par avoir raison. D’autant que 25 ans, c’est quand même encore un âge pour faire des bêtises.

Donc 25 années que j’entends parler du « meilleur festival indie de France », avec en prime la promesse de la plus belle gadoue de Bretagne, peu importe la chaleur des jours d’été qui précèdent à la fête. C’est dire si les attentes d’un parisien-tête-de-chien qui découvre pour la première fois le festival Malouin pouvaient se poser prétentieusement haut (parigot-tête-de-veau). Et pourtant promesse tenue : la Route a fait montre hier de remise de pendules à l’heure. En fait, elle a battu les cartes et les a dispatchées avec brio, définissant la d’ordinaire-incompréhensible-idéologie-indie. En somme, dans sa matière, elle a bâti un nouvel ordre mondial.

The Thurston Moore Band à la Route du Rock 2015
The Thurston Moore Band à la Route du Rock 2015 Thurston Moore est l'un des artistes les plus emblématiques du rock indie international.  The Thurston Moore Band à la Route du Rock 2015

 

 

Il faut commencer par le début. Faire jouer Forever Pavot, le groupe le plus Roubaisien (pour François de Roubaix, pas pour le chnord) de Born Bad sur une plage en pleine après-midi, gratuitement pour des familles et touristes qui se promènent, c’était culotté. L’année dernière, Aquaserge - les copains de Pavot – occupait le même créneau. L’audace est garantie sur facture, même si c’est gratuit. Et comme promis aussi : à la Route, il doit pleuvoir. Hier la drache s’est abattue si fort que Forever Pavot a dû être déplacé à la salle de la Nouvelle Vague. Le groupe d’Émile Sornin, multi-instrumentiste autodidacte, arrangeur, ancien cancre du solfège, a alors pu donner un spectacle de musique bande-son sixties à la française comme il la compose. Dans une salle obscure, donc ad hoc. Tout rentrait dans l’ordre. Et puis de toute manière, l’organisation avait ramené les transats dans la salle et la sono arrosait copieusement ceux qui auraient eu l’intention de sécher.

Émile Sornin (Forever Pavot) : On revient des Eurockéennes, une des plus grandes scènes sur laquelle on a dû jouer mais j’aime beaucoup les scènes à taille humaine. Là on est nous-mêmes étonnés de voir qu’autant de gens sont venus malgré la pluie.

ARTE Concert : Comment es-tu tombé dans la musique typique des B.O 60’s et 70’s françaises et italiennes ?

É.S : Ça vient du hip hop, j’ai commencé par sampler entre 16 et 20 ans. Puis à écouter les morceaux entiers, et les œuvres entières. Je voulais jouer cette musique, et personne ne le faisait autour de moi. Enfin, Aquaserge m’a aussi donné le déclic.

ARTE Concert : Justement, tu te mets dans des conditions d’époque, avec des magnétos à bande, tu n’as pas peur de vivre dans un fantasme des 60-70’s ?

É.S : C’est un peu de la fascination pour ces sonorités universelles. La library, ce sont des codes qui ont influencé beaucoup de générations d’artistes, de Justice au hip hop. Il y a un héritage très français de la pop et de library, il faut arrêter de dire qu’on a rien en France !

Merci Émile pour cette piqure de rappel bien gauloise qui vient à point nommé alors que nous nous dirigeons tout de suite après vers le Fort de Saint-Père, entourés d’une population hétéroclite d’Anglais (Dinard-Londres : 1h), de Parisiens, de Rennais (bouh touristes) et de Nantais (vade retro d’Ille-et-Vilaine satans). Saint-Malo, nouvel ordre mondial, a réuni ses représentants européens.

 

ET LA LUMIÈRE FUZZ

Wand ouvrira les hostilités. Sévèrement : les Californiens n’auront pas besoin de trois morceaux pour casser une caisse claire, rappelant que Wand, « baguette magique » en anglais, n’est pas un mot en l’air. C’est leur premier show en Europe, annonce la voix coquinement nasillarde du chanteur, mais les poulains de Ty Segall ont déjà, après seulement deux albums depuis 2014, un rouleau compresseur garage dans leurs guitares - tout en sachant rester glam en toute circonstance. Mais à propos de look, regardez là-bas, c’est Beetlejuice ? C’est le Joker ? Et non : c’est Ty Segall avec un maquillage des grands soirs et un bassiste en peignoir, c’est une tradition chez cette engeance de musiciens-là. Le nouveau trio de Segall, Fuzz, est attendu sur la grande scène. Il faut dire que voir monsieur-4-disques-par-an-Ty-Segall derrière les fûts plutôt qu’à la guitare a quelque chose de surprenant. Fuzz est une coquetterie dans la carrière du garage-man le plus côté du moment, d’ailleurs, il en rajoute sur sa batterie, un fier-à-bras, et les gens aiment ça, voir un guitariste effectuer sans souffrance des coups de baguettes si frustes que 83% des poignets normaux auraient simplement dû exploser. C’est un peu brouillon, c’est beaucoup génial. Il y a des résurgences du MC5 et des Stooges, comme des apparitions, nous les voyons tous. Et la lumière Fuzz.

Fuzz à la Route du Rock 2015
Fuzz à la Route du Rock 2015 Né en 2011, Fuzz est l’un des nombreux projets du californien Ty Segall.  Fuzz à la Route du Rock 2015
 

 

Quelques instants plus tôt, Thurston Moore tenait la grande scène. Autant les solos baveux de Sonic Youth peuvent donner envie de jouer aux dominos, autant le Moore band ne laisse aucun répit, attrape à la gorge par la guitare, maintient fermement par la basse et secoue dans tous les sens avec la batterie. Et, une fois étreint, accroché, suspendu, Moore prolifère quelques paroles incantatoires qui arrêtent la pluie et sèchent complètement le public. Le groove est hypnotique, obsédant, d’autant plus que la bassiste joue dos au public. Je n’ai regardé qu’elle. Je n’ai écouté qu’elle. Je l’ai cherché sur Google. C’est Deb Googe, elle joue pour My Bloody Valentine et Primal Scream. Deb, merci pour tout.

La suite est aussi inattendue que bariolée. Algiers a commencé un concert en breakdancers zélés, pour poser sur des bandes un gospel électrique, au chœur de robot. Girl Band, aussi peu de notes, aussi peu d’onomatopées dans la nonchalante voix du chanteur et autant de bruit. Les Irlandais ont rendu chèvres des vigiles, fatigués de repousser les slameurs dans l’océan des déchainés. Un homme a réussi à monter sur scène avant de se faire emmener en derrière de scène, rendons-lui hommage.

Et puis, alors que la gadoue avait rempli sa promesse, il y eut l’opulence d’une fin de soirée dans la dorure. Les Ratatat, entrèrent en scène, avec derrière eux des projections de statuts romaines et de dorures dans un style très rococo. Un mélange de vieux classiques (on se souvient de Mijando !) et de versions revisitées de leur dernier album Magnifique. Le public veut danser, et les deux musiciens réussissent la transition d’une musique club avec des guitares qui couinent, à la Queen.

Un public très jeune s’est mis à danser, ils continueraient certainement à danser sur Rone. Et moi qui vais aussi bientôt, dans quelques jours, avoir 25 ans (quand même), je suis allé me coucher. Il m’aura donc fallu un quart de siècle pour faire ma première Route du Rock, et j’ai vu un festival à taille humaine. Si vraiment, on pouvait avoir un nouvel ordre mondial en bottes de caoutchouc, je signerais illico.

Photo © Rod Maurice