Arte Mix ø Trabendo

Arte Mix ø Trabendo : c'est party comme en 14

The Do

17 décembre 2014, c'est le rendez-vous annuel avant Noël : Arte Mix o Trabendo. Au programme : C.A.R, The Dø et Superdiscount. Autrement dit : de la cold wave contemporaine angélique et flippée, de la pop synthétique bricolée par des ex-folkeux et de la techno de luxe plus que de discount. Et du compte rendu, ci-dessous, dans l'ordre alphabétique et de passage.

A peine le temps de sortir du métro que C.A.R démarre. C.A.R, c'est Chloé Raunet, garçonne décolorée, élégante, dont la voix rappelle celle de chanteuses des 80's à la Anne Clark ou de Mona Soyoc de Kas Product, groupe français new-wave reformé il y a peu alors qu'il disait «never come-back» dans leur plus gros tube. Si C.A.R n'est pas une reformation, c'est une sorte de...come-back, après l'orage. Chloe a fait du chemin avant C.A.R.. Que faire quand Joël Dever de Battant, sa moitié à la scène (donc probablement à la vie à la mort) décède sans prévenir ? Deux options : soit enterrer sa carrière, soit repartir de plus belle. En faisant sans doute ce que lui n'aurait pas obligatoirement fait musicalement mais aurait voulu qu'elle fasse pour sa propre survie : un projet personnel, un one woman band qui se doit de lui tenir à cœur. Et c'est peu dire que My Friend (titre explicite, même si à résonance universelle), le premier album de C.A.R, ce pseudonyme qui s'articule de lui-même - C pour Choose, A pour Acronym, R pour Randomly- est non seulement un objet singulier mais aussi un vibrant hommage à celui qui était son ombre, sa lumière. Joël n'est pas si loin. Il y avait comme un vide à remplir ; la musique peut se révéler un puissant moyen de lutter contre la résignation. Chanter au lieu de se laisser envelopper par le silence de la dépression. L'entêtement des mélodies plutôt que l'obsession du deuil qui viendrait ronger à n'en plus finir. Plutôt bien accompagnée que seule, Chloé est là ce soir avec un nouveau compagnon de scène qui tâte son pouls à coup de baguettes sur la batterie électronique, comme un guide de sa voix, grave comme l'heure - et des chansons bouleversantes sur lesquels danser pour piétiner les larmes.

Chloé expliquait que les modifications sonores opérées sur son timbre n'étaient autre qu'un « camouflage » pour habiller la pudeur de certains titres un peu difficiles à exposer en public (Sophomore, My Friend D...). Sur la scène, il y a des moments où l'on croirait du Planningtorock tant la voix se fait enrouée, gutturale, même pas androgyne puisqu'il n'y aurait plus de place pour les aigus. Ou encore du Laurie Anderson (l'album Big Science). Neil Young avait conçu son disque synthétique Trans avec force vocoders et machines afin de communiquer avec son fils handicapé : ici on croirait qu'au-delà du malaise à exprimer publiquement le manque de Joël, la précision vocale masculine serait la possibilité d'être lui au moins l'espace d'un morceau. Comme d'habitude : si l'usage de machines pour retoucher la voix fait effectivement office d'artifice, c'est aussi le plus bel effet pour la dénuder et rendre les mots encore plus touchants, qu'il soit gazouillés, criés ou articulés. Quelque chose de fou aussi : la voix de Chloé change selon la langue qu'elle emploie, anglais ou français. Paradoxalement on croirait que c'est quand elle parle notre langue qu'elle est la plus vraie. Peut-être parce que c'est celle qu'elle emploie entre les morceaux, quand elle sort du personnage scénique pour redevenir humaine après tout. Le français n'est pas sa langue natale, elle avoue d'ailleurs qu'elle a du mal à écrire en V.F, d'où la préférence d'une reprise. Et pas piochée au hasard, la reprise, puisqu'il s'agit de La petite fille du 3ème de Christophe (grand bidouilleur vocal lui aussi), après celle des Paradis Perdus par Christine & The Queens cette année. Christophe doit être aux anges : les femmes réincarnent cet éternel. Chloé en fait une version guillerette : « Je vois tout, j'entends tout mais je ne dis jamais rien », comme une réadaptation de ce que la Londonienne d'adoption voit depuis la fenêtre de son quartier animé. Les français ne se gênent pas pour chanter parfois dans un anglais approximatif (Christophe le premier, lui qui dit ne pas faire du yaourt mais carrément du « yop ») ; Chloé ne devrait pas se gêner pour chanter plus souvent en français. Ce qui compte ce n'est pas la précision de l'articulation, c'est la beauté de l'accent. Mince, déjà la fin. En fait, c'est quand elle quitte la scène qu'un manque s'installe vraiment. C.A.R Power !

La suite... Les couples scéniques ont toujours suscité excitation et admiration, comme avec Battant. Rien à voir avec du voyeurisme, il s'agit plutôt de capter une fusion qui ne trompe pas, un réel équilibre qui remet au goût du jour l'idée d'œuvre en tant que bébé. Création, procréation. Dans le genre, il y a The Dø, et ce soir, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on est venu troubler leur intimité. De duo, ils passent à quartet ; du studio, ils passent à salle comble. Pas un comble, vu la notoriété des deux tourtereaux - couple « public » seulement, d'après eux (et d'après Voici, source fiable). Il y a une question indiscrète que j'aime poser aux gens entre les concerts, surtout pendant un aller retour aux toilettes, c'est : « Vous êtes là pour qui ce soir ? ». C'est un peu stupide, c'est comme demander à quelqu'un, pendant une soirée, pour quel invité il est venu - bien évidemment, c'est pour « l'ensemble », tant les préliminaires que le feu d'artifice, les surprises ou encore les toilettes bien aménagées (quoique sans savon). Mais là, pas besoin de formuler ce type d'interrogation, force est de constater que ces mêmes gens ont plié bagages et cigarettes pour être aux premières loges d'un groupe qui semble s'ériger en fierté nationale. Peu importe pour qui ils sont venus, en tout cas ils sont venus nombreux pour The Dø. The Dø a toujours eu une bonne note : il n'est plus, voire n'a jamais été, ce duo qu'on aime rien que pour soi, tellement il faut le partager. C'est un peu comme le premier rang ici, on voudrait être le seul, on se retrouve à l'équivalent du balcon d'un théâtre ou à peu près comme la petite fille du troisième. On entrevoit donc The Do qui donne le la. Bouger pour se rapprocher, se rapprocher pour bouger. Les lumières dansent. Les corps imitent. Tourbillon de rayon de soleil nocturne. Olivia et Dan racontaient récemment qu'il y avait une petite équipe de fans qui venaient à tous les concerts et qui se plaçaient devant mais sans jamais bouger un cil - comme s'ils s'enquiquinait et qu'ils attendaient éventuellement le groupe d'après (alors qu'il n'y en a pas). Bizarre. Il n'y a qu'un spectateur pour regarder les autres spectateurs au lieu de se concentrer uniquement sur la scène : c'est le reporter. Ici, il s'agit de moi et le constat est le suivant : devant, derrière, sur les côtés, tout le monde semble au contraire vouloir qu'il n'existe pas de dernier morceau, que tout continue comme si c'était encore le premier. Les yeux sont rivés sur Olivia, comme pour lui retirer ses mimiques de la bouche. « Now just do as I say/keep your lips sealed » : désobéissance du public qui tortillent des lèvres ou avalent carrément ses paroles pour les réinterpréter play-back. Contrairement à C.A.R, la voix est enfantine – c'est en fait elle le bébé dans le couple. Incontestablement, il y a un vrai virage qui s'est opéré dans le parcours de ce duo attachant et attaché comme sur la pochette de leur dernier album Shake Shook Shaken – qui, au passage, offre une bonne révision du prétérit/participe passé. Un virage ? Oui. Fini les gratouilles et les miaulements, place au déluge électronique qui prend ce soir du relief pour que les murs soient atteints de surdité avant la fin de la nuit ; feu le folk à papa sur le bord au coin du feu, place au volcan au sang chaud. Bon, on n'a pas affaire non plus à de l'électroclash hardcore mais la recette de l'homme qui triture les machines et de la femme qui assure le show  fonctionne à plein régime parce que le tout est bien pesé. The Dø sont un peu les Benjamin Button de la pop francophone ; ils ont démarré un peu rétro, ils empruntent des chemins désormais plus modernes. Rajeunissement avec le temps. Miracle. Ou comment passer du club du troisième âge au club tout court.

 

En parlant d'anciens et de clubbing, c'est au tour d'Etienne de Crécy, vétéran de la French Touch de prendre place. L'homme culte (aujourd'hui 45 ans, la précision de l'âge comme dans les magazines italiens), enfile les gants en or avec ses acolytes pour que la scène se transforme en dancefloor. C'est Super Discount. Le lien entre The Dø et Superdiscount ? Aucun. A part peut-être ce o barré (comme sur l'affiche « Arte Mix ø Trabendo »), entre The Dø et Mia Hansen-Løve. Eh oui le Eden de la réalisatrice est sorti il y a peu, le film retraçant l'épopée fantastique de la House-Tech de la France à l'International, du ghetto à Guetta. Une épopée traversée par Étienne, toujours là, encore jeune, comme si 20 ans plus tôt était hier : un vieux de la vieille autant qu'un jeune de la veille. Dans la file d'attente pour dîner, ce commentaire désopilant : « Ah non, j'ai jamais vu Etienne de Crécy mais j'ai déjà vu Edith Cresson ». Bon... Changement de décor, changement de tonalité, changement... de public même - certains commencent à appeler les métros pour réserver une place ; d'autres se ruent vers le vestiaire pour commander un verre de gin, l'ivresse. Le nom Super Discount me fait marrer, il me rappelle une théorie développée récemment, entre la terrasse fumeur et les révisions du prétérit : c'est simple, dans quelques décennies, parce que plus personne ne voudra se rendre dans des discothèques (prix trop élevé de l'entrée et des consos, musique médiocre, personnel antipathique, râteaux permanents, etc), les dernières boîtes seront...les supermarchés, y compris les hard-discount ! C'est tiré par les cheveux ? C'est parce qu'il est tard, plus la peine de penser, non, « je danse donc je suis » comme le clamait Guillaume Dustan. Quitte à tomber dans les escaliers. Les trois hommes derrières les platines, ce sont eux les véritables videurs - des petits soucis du quotidien jusqu'aux grands malheurs de la vie. Tout s'évapore. A la sortie du rayon Techno, un groupe de mecs pas très bien-dansants estiment que c'est « quand même très répétitif »... Aussi pertinent que de dire, à propos d'un film expérimental, qu'il manque un peu de narration. Peu importe, les lettres clignotent, S.U.P.E.R, D.I plus tard S.C.O.U.N.T, tour à tour, couleurs vives, rouges, vertes, sans temps mort, beat qui tabasse, gimmicks accrocheurs, mélodies qui entrent à l'intérieur et ressorte par le palpitant. Trois types qui domptent les machines comme des reptiles. Trois super mecs qui rassemblent les pièces – et les fêtards - avec la fluidité des champions de rubik's cube. « Now just do as I say/keep your lips sealed » chantait tout à l'heure The Dø : voici venu le moment de se taire. De fermer les yeux. Et de se réveiller en 2015.

Photo © Philippe Levy