ARTE Concert Festival

ARTE Concert Festival - J3 : Interface-à-face

Diptyque Miss Kittin

Samedi 8 avril 2017, troisième et dernière soirée au ARTE Concert Festival ! La Gaîté se la joue plus électronique que Lyrique, avec au programme : Clark, Factory Floor, Noga Erez, Miss Kittin, et Danny Daze B2B Simian Mobile Disco.

CLARK

L’équipe entame sa dernière ligne droite vers les champs électriques : nous avons rendez-vous avec Clark, un peu anxieux à quelques jours de la sortie de son nouvel album, mais heureux de passer d’abord par l’étape live. Notre rencontre évolue d’une atmosphère un peu tendue à des notes bien plus légères, quand il se rend compte que nous ne parlerons pas de son disque, mais de sa relation aux machines : pas mécontent de changer un peu de sujet, finalement !

« Je considère les instruments et les machines comme des versions dégradées de ce que j’ai dans la tête : ils te mènent toujours à des compromis, mais parfois, l’instrument qui te demande le plus de compromis est le meilleur à utiliser, parce qu’il te force à travailler davantage. Néanmoins, j’aime les machines qui sont très intuitives et faciles à utiliser. C’est un truc très personnel, je suppose. Dans mon studio, il n’y a personne d’autre que moi, parce que je travaille d’une manière très particulière. Je ne me vois pas comme un ingénieur du son, mais plutôt comme un producteur de ma propre musique. » Mais ne croyez pas pour autant qu’il se damnerait pour un digital delay, il va jusqu’à vérifier le nom du sien sur Internet, c’est donc un Boss DD-7, il ne retient jamais ça, c’est dire s’il est geek ! « Je sais que c’est un peu contradictoire, mais je ne suis pas un fou de matériel, en fait, même si je l’étais auparavant : j’avoue que j’ai un studio très équipé, mais de plus en plus, je pense que c’est une distraction, dans le sens où notre cerveau est quand même le meilleur outil que nous ayons à disposition… »

Diptyque Clark
© Mathieu Zazzo

 

De quel genre d’équipement rêverait-il, s’il pouvait le façonner à l’image de son propre cerveau, justement ? « Quand je fais des rêves, pas des rêves éveillés, quand je dors vraiment, j’ai ces sons incroyables dans ma tête, qui semblent venir de partout, être totalement libres, et parfois je me réveille et j’essaye de reproduire ces sons, mais ce ne sont jamais que des pâles copies de ce que j’entendais en rêvant. Ce ne sont pas des sons imaginaires, ces sons existent dans la réalité, ils sont souvent une combinaison de sons naturels et de sons synthétiques, un peu comme une couleur de musique concrète. Je pense que tout le monde est un peu synesthète en fait, peut-être pas tous au même niveau, mais on est tous capables d’associer des sons à des couleurs ou des odeurs… Et, pour moi, créer de la musique est un processus totalement intuitif, comme anti-technique, et d’une certaine manière, anti-matériel. »

Alors, comment gérer le fait de ne pas pouvoir se passer de ces outils ? « Je pense qu’on doit avoir un peu d’irrespect vis-à-vis d’eux, parce qu’ils ne définissent pas ce que sont tes idées : une belle musique peut être jouée avec différents instruments, et dans l’absolu, nous devrions être capables de retranscrire nos idées de différentes manières, sur différents supports, un peu comme un virus qui se propage via plusieurs médias. Je ne voudrais pas dire ‘voici la boîte à rythme que j’utilise, donc je suis cette boîte à rythme’… Je sais que ce que je dis est un peu idéaliste, parce qu’on se confronte systématiquement aux restrictions des outils, dans les faits, mais c’est agréable de s’engager dans cette bataille, et de ne pas laisser la machine définir ce que tu peux faire ou pas, elle ne doit pas te paramétrer : c’est une relation antagoniste et amusante que nous avons avec les machines. Par exemple, quand j’ai commencé à composer de la musique sur ordinateur, je faisais de la musique comique, de la musique trop rapide ou trop lente, je la tordais dans tous les sens, je m’amusais à tester plein de choses, pour en rencontrer les limites, puis les dépasser, jusqu’à gagner contre la machine, en disant ‘hey, t’as vu, je t’ai eue !’ »

Clark @ ARTE Concert Festival
Clark @ ARTE Concert Festival Christopher Stephen Clark officie d’abord sous le nom de Chris Clark avant d’adopter son pseudo actuel : Clark Clark @ ARTE Concert Festival
© Rémy Grandroques

 

Et si l’instrument est son adversaire de jeu, la musique est « un moyen de transmettre des choses, mais aussi de flirter avec les limites, provoquer, choquer parfois aussi. Je veux qu’elle semble familière mais aussi qu’elle soit innovante, c’est difficile de trouver le juste équilibre entre quelque chose de populaire et quelque chose d’inédit. Quand tu mélanges la pop et l’avant-garde, je trouve que tu ouvres un espace intéressant, parce que tout y est beaucoup plus vulnérable, c’est un beau risque à prendre. Et de toute façon, il ne faut pas tout tabler sur la technique, car tout devient très rapidement daté, de nos jours. C’est pourquoi je m’appuie beaucoup plus sur le storytelling, et les mélodies, dans la musique que je compose. Les paroles sont dans ma tête, je suppose, et je les exprime autrement que par des mots : je ne veux pas dire aux gens quelles émotions ressentir, je préfère parier sur leur intelligence ! »

Après une partie de cache-cache en coulisses avec Factory Floor, qu’on ne verra finalement que sur scène (et en replay), l’horloge des contraintes ayant décidé de nous la faire à l’envers, nous filons dans la salle cubique.

Factory Floor @ ARTE Concert Festival
Factory Floor @ ARTE Concert Festival Constitué de Nikki Colk Void et Gabriel Gurnsey, le duo nous présente son deuxième album “25 25”. Factory Floor @ ARTE Concert Festival
© Rémy Grandroques

 

NOGA EREZ

Nous retrouvons Noga Erez sur scène, à la fin de sa balance, pour échanger autour du sujet de ce week-end, la relation entre ceux qui font la musique, et ce qui fait de la musique : « Mes instruments sont comme une extension de mon outil principal pour composer, c’est-à-dire mon ordinateur : alors, les instruments que j’utilise en live sont des contrôleurs, qui me permettent de faire faire ce que je veux à mon ordinateur pendant que je suis sur scène. Je ne suis pas très attachée aux choses, en général : j’adore les objets qui me permettent d’être créative, mais je n’y suis pas attachée de manière physique. Ce que j’aime, c’est ce qu’ils me permettent de faire, et pas les instruments en eux-mêmes. Eux sont là pour me permettre de diffuser ce que j’ai dans la tête, et ce sont des outils, particulièrement ceux que j’utilise, qui sont totalement malléables, je peux faire ce que je veux avec, en définir les usages, puisque je fais du mapping, ce sont des interfaces. Ces outils adoptent les fonctions que je décide de leur attribuer. Quoique j’aie en tête, je dois juste trouver un moyen de connecter le geste que j’ai sur scène à ce que je veux que l’ordinateur fasse. Ça m’aide à dépasser la barrière qu’il y a entre la musique électronique et la musique live, parce qu’il y a un petit fossé entre les deux. Mon équipement crée des passerelles entre les deux. C’est assez génial d’être capable de reproduire seule sur scène la musique que je fais sur mon ordi chez moi, mais je pense quand même que, en live, ça manque terriblement quand il n’y a pas d’instrument organique : tu sens l’humanité de la musique quand un musicien fait une petite erreur, ça a toujours plus de charme que les bugs des machines. 

Noga Erez
© Mathieu Zazzo

 

Pendant son set, on ne pouvait que confirmer le charme en question. Mais revenons à nos machines : « Ça m’a pris beaucoup de temps de les programmer, et ça m’a pris beaucoup de temps de tout adapter au live et de faire le mapping, ce moment où tu définis que telle touche du contrôleur entraînera telle action de l’ordinateur. Au départ, c’était si laborieux que je me croyais même technophobe, mais, aujourd’hui, j’ai des outils qui m’aident, comme tout le monde, et même si tous ne sont pas toujours très intuitifs, la manière dont la technologie est conçue de nos jours la rend quand même beaucoup plus accessible que par le passé. Je ne suis donc pas une geek, ou une NERD dans le sens classique du terme, j’ai juste des machines que j’ai du me forcer à utiliser, avant de me rendre compte que c’était finalement beaucoup plus facile à faire que je ne le croyais. » Et tout ça dans quel but, in fine, on lui demande : « La musique, si on la considère comme un outil, me permet de faire fonctionner mon monde, parfois c’est une thérapie, et parfois, c’est tout l’inverse, ce peut être un sale endroit… Parfois c’est un moyen de s’échapper, et parfois c’est un moyen de se confronter à la réalité et d’être très lucide face à ce qui se passe… Mais clairement, je dirais qu’en ce qui me concerne, la musique a toujours été un moyen de digérer ce qui se passe autour de moi, ce qui se passe en moi, et un endroit où je peux avoir une conversation avec moi-même, un dialogue intérieur. »

Noga Erez @ ARTE Concert Festival
Noga Erez @ ARTE Concert Festival Née en Israël juste avant la Guerre du Golf, Noga Erez a trouvé refuge dans la musique. Noga Erez @ ARTE Concert Festival
© Rémy Grandroques

 

On se retrouve pour la 3ème édition du ARTE Concert Festival… en 2018 ! Mais ne soyez pas tristes : un an, ça passe vite !

Photo © Mathieu Zazzo