ARTE Concert Festival

ARTE Concert Festival - J1 : Un Instrument nommé désir

Diptyque Grandaddy

Jeudi 6 avril 2017, toute l’équipe a pris place à La Gaîté lyrique pour la deuxième édition de notre ARTE Concert Festival ! Cette première journée de concerts et streaming est dédiée à la pop et au rock, avec les shows de Jamie Lee, Mourn, The Black Lips et Grandaddy. En coulisses, on a voulu en savoir plus sur les objets de leur plaisir : ils nous ont raconté, on vous dit et on vous montre (presque) tout !

BLACK LIPS

Dans le grand foyer, tout est prêt pour le concert de Jamie Lee : un piano posé au milieu de la salle, des tables, bancs et lumières disposés en rond tout autour, bientôt le public arrivera, mais pour l’instant, nous squattons ce décor magique avec Black Lips. Ils sont les premiers à se prêter au jeu du jour et des suivants : nous raconter quelle relation ils ont avec leur instrument, est-ce que c’est juste un outil, est-ce que c’est comme une part d’eux-mêmes, est-ce que c’est un jouet, un ami, un animal domestique, un souffre-douleur, un alter-ego ?

Diptyque Black Lips
© Mathieu Zazzo

 

Cole Alexander n’irait pas aussi loin, mais il concède ne l’avoir pas non plus choisie au hasard. Qui ? Sa guitare ! « J’avoue que je suis un grand fan de cette guitare, ce modèle en particulier, et le groupe aussi en est fan. Je l’ai achetée à un ami, Lee, qui est un artiste de rock traditionnel américain, et qui dessine des guitares. Il a conçu celle-ci, et je l’ai choisie parce que j’adore ce qu’il fait, toutes ses expérimentations sur le son, les effets, et le design de ses guitares. Il y a deux de ses modèles qui ont été commercialisés en masse, une guitare en forme de carré, une autre en forme d’étoile de mer, c’est celle que j’ai. On adore le son qu’elle a, très années 50, classic-rock… Mais je t’avoue qu’on ne prend pas grand soin de nos instruments, on leur tape dessus ! C’est plus comme un animal domestique, qu’on abuserait un peu… Pas hyper gentil, du genre à te mordre, qui te met les doigts en sang, et qui se nourrit de ton jeu, tu vois le genre? ».

On visualise bien la chose, en effet, et maintenant, au tour de Jared Swilley de nous expliquer pourquoi il a cette basse, et pas une autre : « C’est une toute petite guitare-basse, parce que je n’aime pas les grands instruments. Celle-ci, je l’ai choisie parce qu’elle ne pèse pas trop lourd, qu’elle est courte et facile à jouer, parfaite pour les petits formats comme moi. Aussi, les Beatles jouaient avec, et elle n’est pas chère du tout ! Ce n’est pas que je sois radin, mais, je casse tout le temps ma basse, alors, c’est bien de pouvoir la remplacer facilement. Pour moi, ce n’est qu’un outil, la seule guitare-basse à laquelle j’étais attaché, je l’ai perdue… Désormais, j’en rachète une fois tous les un ou deux ans, et quand j’en ai fini avec une basse, je l’explose contre un mur ! ». Et Cole Alexander d’en rajouter une dernière couche : « Je ne suis pas trop du style à personnifier les objets, de toute façon… je n’aime pas devenir trop poétique avec ! » Ce n’est donc pas demain la veille que les bad guys d’Atlanta deviendront fétichistes, ce qui n’empêche pas leur rock d’être des plus vicieux… tant mieux !

Black Lips @ Arte Concert Festival
Black Lips @ Arte Concert Festival The Black Lips @ Arte Concert Festival Black Lips @ Arte Concert Festival

© Rémy Grandroques

 

GRANDADDY

Du côté de Grandaddy, c’est Jason Lytle qui se prête au jeu du portrait, mais sans rien dans les mains ! Compréhensible, quand on sait que le seul instrument qui soit vraiment une extension de lui-même n’est ni sa guitare, ni son clavier, mais son home-studio : il ne rentrait pas dans l’avion, il n’a pas pu l’emmener pour la photo !

Diptyque Grandaddy
© Mathieu Zazzo

 

« Je suis un peu un musicien hybride, je pense que le matériel d’enregistrement est tout aussi important que les autres instruments. J’ai construit mon home-studio pendant des années, j’y passe énormément de temps, il est très customisé, pas forcément très pro, à mon image en somme ! C’est comme quand tu changes de meubles régulièrement chez toi, je refais constamment la déco ! J’essaye de nouvelles choses, toujours dans le but de trouver l’organisation la plus efficace. Souvent, je vérifie s’il n’y a pas un truc que j’aurais laissé de côté depuis un temps, je ressors le vieux matos et je m’en sers à nouveau, j’ajoute un nouvel effet, je ranime un vieux synthé, je bricole jusqu’à trouver la manière la plus rapide de produire effectivement le son que j’ai dans la tête. C’est une recherche constante… ça me fait penser à quelque chose que j’ai lu il y a très longtemps à propos de Salvador Dali : il était devenu obsédé par cette recherche d’un état singulier, une sorte de mi-rêve, mi-conscience, et de la frontière très fine entre les deux. Il s’assoupissait dans une chaise, dans son atelier, face aux toiles, une cuiller à la main. Au moment précis où il s’endormait, la cuiller tombait, et sitôt réveillé en sursaut, il se mettait à peindre, comme pour relier ces deux états. Je recherche quelque chose d’assez proche de ça. Du coup, personne n’entre dans mon studio, c’est mon espace privé ! J’ai définitivement une relation avec les objets inanimés, peut-être un peu comme un enfant : mon matériel-studio est comme mon ours en peluche ! » Après un concert époustouflant, on imagine Jason Lytle rejoindre en courant tous ses doudous-sonores, dans son repaire secret qu’on aurait pourtant bien visité ! Mais heureux que nous sommes, nous savons déjà comment il sonne, il ne faut pas toujours tout dévoiler !

Grandaddy @ ARTE Concert Festival
Grandaddy @ ARTE Concert Festival On peut le dire sans sourciller maintenant : Grandaddy est de retour ! Grandaddy @ ARTE Concert Festival

© Rémy Grandroques

 

JAMIE LEE

A contrario, c’est un poète maudit revendiqué que l’on retrouve dans la foulée : à quelques minutes de l’ouverture des portes au public, Jamie Lee se confie dans le foyer où il va bientôt jouer, comme seul avant la foule. Pari manqué, il ne nous parle ni de guitare, ni de piano, ni même de cordes vocales. Non, son instrument à lui, c’est le langage, ses cordes, des mots, ses effets, des flows.

Diptyque Jamie Lee
© Mathieu Zazzo

 

« Au quotidien, ce n’est pas à la musique que je pense : je pense plutôt à l’écriture, à la notion de récit, aux histoires, à l’imagerie… ce que j’essaye de faire, c’est de présenter des gens qui ne sont pas très visibles au monde habituellement, et de le faire de manière honorable et engagée. Je pense aux alcooliques, aux sans-abri, aux malades mentaux… J’aime à penser que c’est une sorte d’activisme, même si ce n’en est pas tout à fait, mais.. je considère tout ça d’un point de vue très sentimental et romantique. Je vise à provoquer l’empathie, clairement. Il y a plein de gens doués d’empathie, ne serait-ce que dans leur métier, les infirmières, les médecins… mais dans la rue, les êtres humains ont tendance à détourner le regard face à tous ceux qui semblent être bizarres. Je veux confronter les gens à cette réalité mais le faire sans violence ni agressivité, les mots servent à ça. La musique, pour moi ,vient après, parce qu’elle n’est pas une pensée pure, contrairement à la poésie : elle est aussi la somme de ton vécu, ce que tu as écouté dans ton enfance, tes premières impressions musicales… Par exemple, pour ma part, je suis marqué par les chants des églises, je ne parle pas des chorales mais vraiment des chants religieux qui m’ont bercé. Ces mélodies restent en moi, elles sont vibrantes, dramatiques, parfois même mélancoliques, empreintes d’émotions… Du coup, je tends naturellement vers ces ambiances-là. Le seul instrument vraiment fiable, et clair, à mon sens, si tu veux atteindre les autres, c’est le langage. Alors, écrire, c’est d’abord une relation au monde que tu gardes privée, puis, si tu as la chance que tes mots résonnent chez autrui, ça devient autre chose. »

En toute logique, c’est en déclamant un poème a capella que Jamie Lee accueillera le public.

Jamie Lee (Money) @ ARTE Concert Festival
Jamie Lee (Money) @ ARTE Concert Festival Jamie Lee s'émancipe de Money pour mener sa barque en solitaire.  Jamie Lee (Money) @ ARTE Concert Festival

© Rémy Grandroques

 

MOURN

A l’instar de ses collègues de Mourn, l’Espagnole Carla Pérez Vas ne s’en cache pas le moins du monde, elle fait corps (et âme) avec son instrument ! « Je crois que c’est comme une prolongation de ma personne, je sens une véritable connexion avec ma guitare, que mon père m’a transmise. Ça ne fait pas si longtemps que je la joue, peut-être six ans, mais j’ai immédiatement considéré qu’elle faisait partie de moi. Le truc, c’est que, je me sens protégée quand je l’ai avec moi, un instrument c’est aussi un bouclier. Parfois, je me sens de très mauvaise humeur, ou triste, sans trop savoir pourquoi, et puis je me mets à jouer et là tout devient évident : c’est juste ça qui me manquait, ça faisait trop longtemps ! C’est un besoin à la fois physique et mental, comme écouter de la musique, ce n’est pas que d’en jouer. Quand la musique est là, tout revient à la normale. »

Diptyque Mourn
© Mathieu Zazzo

 

Jazz Rodríguez Bueno pense que sa guitare est également vitale parce qu’elle est « un moyen de relâcher la pression et d’exprimer une certaine colère. On l’a toujours pensé parce que, quand on a commencé le groupe, c’était justement à cet effet. Il fallait qu’on puisse s’affranchir de tout ce qui nous dérangeait, soit à peu près tout ce qui nous entourait à l’époque, et on avait juste besoin de jouer très fort et expulser tout ça. » Le batteur Antonio Postius plussoie : « On en a vraiment besoin, c’est un vrai mode de vie. Je ne sais rien faire de mieux. Mon instrument, c’est la moitié de moi, évidemment. J’ai commencé très jeune, à huit ans, et j’en ai 21, alors j’ai passé plus de temps à jouer qu’à ne pas jouer, dans ma vie. Je dirais que je suis constitué à 60 % de ma batterie ! Il y a plein de groupes qui cassent tout sur scène, il paraît même que certains mettent leurs guitares à la poubelle à la fin des concerts. Tu imagines ??? On se dit, okay, c’est du rock&roll, mais attend un instant, ça ne va pas, c’est choquant ! ». Carla Pérez Vas acquiesce : « Ça me rend folle quand je vois quelqu’un casser sa propre guitare, je pense à tous ceux qui n’ont pas les moyens de s’en acheter, je ne comprends pas. Et ce n’est pas qu’une histoire d’argent, c’est une histoire de respect pour l’instrument comme objet précieux en soi ! Si je cassais la mienne je supplierais qu’on la répare, je pleurerais toutes les larmes de mon corps ! »

A voir comme ils sont attachés à leurs merveilles, on suppose qu’ils leur ont donné des surnoms ? Leia Rodriguez avoue : « Et bien, ma basse est mon amie, et elle a un nom : Wilson. Je l’ai eue à 11 ou 12 ans et comme j’étais stupide, je l’ai appelée Wilson. Aujourd’hui j’ai 17 ans, et l’appeler ainsi me rappelle qui je suis et comment je dois aller. » Vous avez dit anthropomorphisme ? A vos souhaits ! Carla quant à elle donne le même surnom à tous les objets : sa guitare s’appelle Charlie, son ordinateur s’appelle Charlie, parfois quand ils sont revêches, elle les appelle Pedro, histoire de riposter. Et Jazz ? « Ma première guitare s’appelait Stanislavski, c’est un ami à moi qui l’a baptisée, je ne sais pas trop pourquoi, mais j’ai gardé ce nom-là ! » On regrette qu’aucun psy ne soit dans la salle pour nous éclairer sur tout cela, et puis l’on se souvient que sans mystère, point de magie, en espérant qu’ils ne nous en aient pas déjà trop dit !

Mourn @ ARTE Concert Festival
Mourn @ ARTE Concert Festival Après Hinds, c'est au tour de Mourn de faire retentir toute la rage de la jeunesse ibérique. Mourn @ ARTE Concert Festival

© Rémy Grandroques

 

On se retrouve très vite pour de nouvelles analyses, autour du piano, cette fois ! Rendez-vous avec Sarah Mc Coy, Peter Broderick, Jarvis Cocker & Gonzales ! À demain !

Photo © Mathieu Zazzo