La dernière fugue

ARTE Live Web rend hommage à la pianiste Brigitte Engerer, décédée samedi dernier à l’âge de 59 ans, et rediffuse trois de ses concerts, enregistrés à La Roque d’Anthéron et à la Folle journée de Nantes.

Brigitte Engerer incarnait l’alliance parfaite entre les écoles de piano française et russe. Son jeu était à la fois puissant et clair, d’une poésie fragile, à fleur de peau. Née à Tunis en 1952, Brigitte Engerer avait connu sa première émotion musicale à l’écoute de Casse-Noisette de Tchaïkovski, « le premier disque offert par ma mère », ainsi qu’elle le confiait en 2010 dans une interview pour Mezzo. Sa passion pour le répertoire slave venait de naitre. A 17 ans, après avoir remporté son Premier prix de piano au Conservatoire de Paris dans la classe de Lucette Descaves, elle choisit de quitter la France pour aller étudier au Conservatoire de Moscou, auprès de Stanislas Neuhaus. Elle ne parle alors pas un mot de russe, mais est fascinée par ce « maître, qui donnait tout ce que la vie lui avait appris ».

Stanislas Neuhaus ne tarit pas d’éloges à propos de Brigitte Engerer, comme le rapporte l’AFP : « Son jeu se caractérise par son sens artistique, son esprit romantique, son ampleur, la perfection de sa technique, ainsi que par une science innée d'établir le contact avec l’auditoire », résume son ancien professeur. Au début de sa carrière, Brigitte Engerer se distingue dans de nombreux concours : Marguerite Long, Reine Elisabeth, Tchaïkovski… Un événement va ensuite faire basculer son parcours, nous rappelle Eric Dahan dans Libération : « Sa carrière décolle en 1980, lorsqu’Herbert von Karajan l’invite à jouer avec le Philharmonique de Berlin ».

Dans les coulisses, sa mère joue les agents, rencontre chefs d’orchestre et directeurs de salle. Les invitations pleuvent : Brigitte Engerer interprète les plus grands concertos du répertoire avec les phalanges du monde entier, du Philharmonique de New York à l’Orchestre de Paris. Elle mène en parallèle une belle carrière en studio, le disque étant alors en plein âge d’or, ce dont témoigne la collection Decca dédiée à Brigitte Engerer et rééditée il y a deux ans. Son toucher sublime Chopin, Schumann, Tchaïkovski… Le romantisme avant toute chose ! Elle a ensuite gravé des enregistrements remarqués au sein du label Mirare, notamment une lecture inspirée des Concertos n°2 et n°5 de Saint-Saëns.

La musique de chambre a toujours occupé une place non négligeable dans son itinéraire, en particulier ces dernières années. Parmi ses fidèles compagnons de route, il faut citer en premier lieu le pianiste russe Boris Berezovsky, avec qui elle a joué les plus belles pages du répertoire à quatre mains. Elle a également été la complice du violoncelliste Henri Demarquette, notamment dans un enregistrement d’œuvres de Chopin (Intrada). Son jeu était pour autant loin de faire l’unanimité. Certains ont pu reprocher à Brigitte Engerer une technique parfois brouillonne, un emploi trop insistant de la pédale… Dans Le Figaro, le critique Christian Merlin débute ainsi son article : « Il y a des nécrologies plus douloureuses que d'autres à écrire. Non que l'on ait considéré Brigitte Engerer comme la plus grande des pianistes, il nous est même arrivé d'exprimer des réserves sur son jeu. Elle le savait et ne s'en formalisait pas : plus attentive aux autres qu'à elle-même, elle nous remerciait pour les bonnes critiques que l'on écrivait… sur son cher ami Boris Berezovsky! »

A côté de son planning bien rempli de concerts, Brigitte Engerer consacrait une grande part de son temps à l’enseignement. Elle a été professeur au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, où elle a formé plusieurs générations de pianistes. Pour ARTE Live Web, son ancienne élève Varduhi Yeritsyan, qui vient d’enregistrer un disque Prokofiev (Maestria records), déclare, encore sous le coup de l’émotion : « Brigitte Engerer fut la personne la plus généreuse que j’ai jamais rencontrée. Plus qu’un professeur, elle était comme une mère pour moi, toujours très psychologue. Je la sentais comme une Russe, c’est-à-dire très jusqu’au-boutiste, avec une sensibilité exacerbée. Sa religion, c’était le son, qu’elle nous faisait travailler intensément. Elle aimait que le son soit puissant mais reste toujours beau. Il faut enfin dire qu’elle avait un humour irrésistible ; je l’ai encore eue au téléphone il y a deux semaines, et nous rigolions ensemble. Malgré son cancer, elle ne voulait pas se voir comme une héroïne. »

Ce n’est pas un hasard si les concerts diffusés actuellement sur ARTE Live Web ont été enregistrés au Festival de la Roque d’Anthéron et à la Folle journée de Nantes. Ces deux manifestations sont dirigées par René Martin, qui a toujours suivi de près le parcours de Brigitte Engerer. La Croix a recueilli il y a quelques jours son témoignage : « La mort de Brigitte Engerer est une tragédie. Nous étions amis depuis plus de trente ans. Elle était un peu comme ma sœur (…) Elle avait réussi ce rapprochement, entre la subtilité française et la flamboyance russe, en prenant ce qu’il y avait de plus beau dans chaque école. Elle était d’ailleurs très aimée des Russes. Brigitte était la meilleure ambassadrice des Folles Journées », affirme René Martin.

Le programme enregistré à la Folle Journée 2010 réunissait Brigitte Engerer et Boris Berezovsky. A l’affiche : la Rhapsodie hongroise n°2 de Liszt et les Variations pour piano à quatre mains en fa majeur de Chopin. La complicité du duo transparaît dans le moindre phrasé, l’articulation la plus ciselée. Les deux artistes possèdent le même tempérament engagé, la même générosité sonore. En première partie, Boris Berezovsky joue la Sonate en si mineur de Liszt, dont il livre une interprétation brûlante, flamboyante.

Les deux concerts captés à la Roque d’Anthéron ont été enregistrés en 2010 dans le cadre des 30 ans du Festival, devenu le rendez-vous incontournable des pianistes du monde entier. Dans le premier concert, on retrouve Brigitte Engerer avec ses collègues Adam Laloum et Bertrand Chamayou dans l’Adagio du concerto pour trois pianos de Mozart, sous la direction de Christian Zacharias. Un mouvement aérien, qui révèle le talent de Brigitte Engerer dans le répertoire classique, qu’elle a pourtant peu enregistré. Dans un tout autre registre, le Mariage à trois de Jacques Castérède se veut une plaisanterie musicale mettant en scène trois pianistes « acteurs » : une femme (Brigitte Engerer), son mari (Emmanuel Strosser) et son amant (Jean-Frédéric Neuburger). L’ensemble des pianistes invités joue enfin l’Ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg de Wagner, dans un arrangement de Marc-Olivier Dupin. L’autre concert « anniversaire » met à l’honneur Brigitte Engerer en solo dans Le Rossignol d’Alabiev transcrit par Liszt, un bijou du style slave.

Spectaculaire, l’Ouverture des Noces de Figaro de Mozart, également arrangée par Marc-Olivier Dupin, réunit en guise de finale pas moins de douze pianistes. Une image collective qui ne pouvait que toucher Brigitte Engerer, toujours à l’écoute de ses partenaires chambristes, des chefs d’orchestre, de ses élèves et de ses fidèles amis. Tous étaient réunis vendredi 29 juin au matin pour lui rendre un dernier hommage à l’Eglise Saint-Roch de Paris, la paroisse des artistes.

 

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