Boxeurs de beats

Virtuoses, phénoménaux et possédés par le sens du rythme, les human beatbox fascinent par leur talent étrange d'imitation sonore. Tour d'horizon des figures marquantes de ces musiciens sans instruments.

« DJ, breaker, b-boy, graffeurs,beatbox / Jusqu'au bout art de rue ». Lorsqu'il y a dix ans, Don Choa de la Fonky Family énumérait les piliers du hip-hop dans leur tube "Art De Rue", il n'avait sans doute pas placé volontairement le human beatbox en dernier de la liste. Pourtant, de toutes les disciplines rattachées à l'idéal hip-hop tel qu'il est né à la fin des années 1970 à New-York, l'art de reproduire batteries, scratchs et sons à la bouche est sans doute sa fille la plus pauvre.

Le principe du human beatbox, comprenez « boite à rythme humaine », est rattachée à la philosophie du hip-hop de produire de la magie sans rien, ou peu de chose. Si le DJ se substituait à de vrais musiciens pour proposer un parterre rythmique sur lequel le MC pouvait haranguer la foule dans les « blocks parties », il lui fallait quand même deux platines, des vinyles et un sacré sound-system. Le human beatbox réduisait cette nécessité matérielle au néant : il suffisait d'un bon sens du rythme, d'un certain savoir-faire et d'un peu d'entrainement, et « poum-poum-tchak », un beat était créé.

En 2006, Clément Lebrun, musicologue, définissait au micro d'Arte Radio de manière plus scientifique le beatboxing : « L'idée du beatbox c'est avant tout de l'imitation d'instrument, d'une percussion, en général la batterie, voire du scratch, et quelques fois même l'imitation de la boite à rythme, donc des sons électroniques. L'imitation ne peut pas être parfaite, on fait ça avec la voix, donc c'est de la stylisation. On va utiliser des syllabes, des onomatopées, de phonèmes, pour pouvoir par exemple imiter une caisse claire. » En clair, on accentue les « p », « tss », les « k », au risque de postillonner sur son audience, et en rythme, bien entendu.

Au fond, rien de nouveau : des tribus indiennes et inuits produisent depuis des siècles de tradition des formes musicales et ludiques grâce à leur bouche. Mais la fascination pour le « beat », le battement syncopé et haché créé par le hip-hop, a façonné cette production de rythmiques buccales et vocales. Le « human beatbox » est devenu peu à peu un « beatboxeur ». Le néologisme crée un jeu de mot intéressant : le beatboxeur est celui qui boxe le beat, restitue un rythme cadencé avec panache, virtuosité, et souvent un peu d'humour et de mise en scène.

De ses débuts à New York à ses récentes évolutions, retour sur trois décennies de rythmes vocaux.

Les pionniers :  Doug. E Fresh, Buffy, Biz Markie

Les premiers à avoir posé les bases du beatbox moderne dans les années 80 sont sans doute Douglas "Doug E. Fresh" Davis, Darren "Buffy" Robinson et Marcel Theo "Biz Markie" Hall. Le premier a créé avec Slick Rick l'un des plus grands classiques du hip-hop. "La Di Da Di", uniquement basé sur le beatbox de Doug comme instrumental pour Slick, a été repris des centaines de fois, entre scratchs et références. Le second, membre des Fat Boys, a popularisé le beatbox grâce à l'humour, notamment cette manière très personnelle de balancer un beat avec sa technique d'inspiration et d'expiration. Le troisième a fait partie du mythique label Cold Chillin, sur lequel il a croisé ses rimes avec Big Daddy Kane, MC Shan ou encore Kool G. Rap, et a sorti le célèbre "Make The Music With Your Mouth, Biz". Leur point commun ? Un charme si old school dans le flow et le beatbox, et surtout, une sorte d'esthétique à l'antithèse d'un rap dont les codes vestimentaires et physiques commencent à l'époque à se rigidifier. Comme l'expliquait le beatboxeur Caneton  pour Arte Radio en 2006, il y a un côté plus ludique, auto-dérisoire chez ces mecs qui parlent facilement de leur physique ingrat ou de crottes de nez. Sans doute des raisons pour lesquels le beatbox a eu tant de mal à décoller et être pris au sérieux lors de l'âge d'or du hip-hop, au début des années 90.


Le plus cool : Bobby McFerrin

Pas vraiment human beatbox au sens hip-hop du terme, Bobby McFerrin a un profil bien différent des artistes précités. Là où les Doug. E Fresh et Buffy ont utilisé le beatbox parce qu'ils n'avaient rien d'autre pour faire de la musique, Bobby est lui le fils d'un couple de chanteurs d'opéra et a travaillé au début de sa carrière avec Pharoah Sanders et Grover Washington Jr.. Pourtant, malgré ce joli background jazzy, Bobby McFerrin est surtout connu pour le très inspiré reggae "Don't Worry, Be Happy", tube mondialement connu et première chanson a cappella a grimpé à la première place du Billboard américain, composée sans autre instrument que son corps. En fait, Bobby est un human beatbox au sens littéral du terme, une « boite à rythme humaine ». Il peut aussi vous démontrer l'universalité de la gamme pentatonique.


Le plus célèbre : Rahzel

Impossible de parler beatbox sans évoquer celui qui a représenté pour beaucoup son plus grand héraut dans les années 90. Comme son pote Kenny Muhammad « The Human Orchestra », Rahzel a fait du human beatbox un instrument à part entière. Il a commencé en jamant avec son pote ?uestlove de The Roots. Il fera même partie du groupe entre 1995 et 1999. Il a ensuite affirmé un peu plus le rôle du beatboxeur-musicien en scratchant pour IAM, défiant le DJ Rob Swift, ou en posant des percussions pour Ben Harper, Sean Paul ou Bjork. Surtout, il a influencé toute une génération de graines de beatboxeurs avec ses reprises de tubes rap et r'n'b, notamment le "If Your Girl Only Knew" d'Aaliyah, où il combine beatbox et chant, une première qui a fait date.


Les super guerriers : Saïan Supa Crew

Avant 1999, le beatbox a longtemps été absent des considérations du hip-hop français. Lionel D, pionnier du rap en france, avait bien fait une petite démonstration en 1991 sur le plateau de Ciel Mon Mardi, mais la discipline restait confidentielle. C'est grâce à six super guerriers venus des quatre coins, non pas de l'univers, mais de la région parisienne, que le beatbox a bénéficié d'une meilleure exposition. Sur son premier album KLR, jusqu'au dernier Hold Up en 2005, le Saïan Supa Crew interprète de petites interludes beatbox, reprend le "Ring My Bell" d'Anita Ward ou même, comme sur leur tube zouk rap "Angela", débute la chanson uniquement de manière vocale. Le groupe s'est séparé en 2006 pour des carrières solo plus ou moins réussies, mais côté performance buccale, c'est sans doute Sly qui a continué de porter la torche allumée par le SSC en collaborant avec Camille sur son album Le Fil, ou en tentant, à succès, de dompter une machine gâtée sur scène.


Le plus jazzy : Médéric Collignon

Le beatbox pourrait être au rap ce qu'a été le scat au jazz : une forme d'appropriation vocale d'une esthétique musicale. Déjà en 1964, Quincy Jones invitait Don Elliott sur la bande originale de The Pawnbroker pour une improvisation vocale de percussion. Le groupe de funk The Counts, très influencé par le jazz, s'y essayait également en 1971 sur l'ouverture de leur "What's Up Front That Counts". Le chaînon manquant au milieu de tout ça est très probablement Médéric Collignon. Lorrain et joueur de cornet à piston : le tableau résumant l'originalité du jazzman ne serait pas complet sans ses improvisations mêlant scat, beatbox et vocalisations aiguës. Cette séance d'auscultation cardiaque enregistrée pour Arte en est l'ultime démonstration.


Le producteur : Timbaland

Timothy Mosley a durablement influencé le rap et le r'n'b de la décennie passée, à coup de rythmiques extraterrestres, samples hétéroclites, synthés astronomiques et sons étranges. Dans cette dernière catégorie, Timbo n'a pas hésité à donner de sa personne pour composer ses instrumentaux. Un certain nombre de ses productions reposent sur un double effet : le beat sorti de ses machines simultanément à sa version beatbox. Comme s'il avait superposé son ébauche fredonnée au coin d'un studio sur sa reproduction officielle via MPC. Le résultat est surprenant et pourtant redoutable. Si des rappeurs comme Snoop Dogg ou Bubba Sparxxx s'y sont frotté, c'est surtout sur ses plus grands tubes pop pour Justin Timberlake que l'on retrouve cette technique, comme "Cry Me A River", "My Love" ou "Love Stoned".


Les plus gracieuses : The Boxettes


Bellatrix, Alyusha Chagrin, Néo Joshua, Yvette Riby-Williams et Kate Brown : ce sont The Boxettes. Dans un univers majoritairement masculin, ces britanniques apportent une autre manière de pratiquer le beatbox, moins basée sur la performance que sur l'harmonie. Leur concert en hommage à Nina Simone avec le rappeur Napoleon Maddox et la pianiste Sophia Domancich à l'Atlantique Jazz Festival est tout en puissance retenue et maitrisée, à l'image de la chanteuse de jazz. Mais ne vous méprenez pas : ces filles-là ont aussi de la puissance sonique des poumons aux lèvres. Bellatrix est d'ailleurs championne du monde féminine de beatbox.

Le plus soul : Jamie Lidell

Les évolutions technologiques ont permis aux boites à rythme humaines de varier leurs possibilités. Leur appropriation de la « loop pedal » (« pédale à boucle ») des guitaristes et autres sampleurs des producteurs leur a permis de superposer des séquences vocales à l'infini pour créer une véritable composition. Jamie Lidell, qui a opéré un virage étonnant de l'électro vers la soul, a fait du looping un de ses atouts artistiques majeurs, en s'amusant aussi bien seul dans une cave de la BBC que sur scène avec un claviériste funky.


Le plus français : Eklips

Comme il se plait à le dire lui-même, Eklips est un peu le Yves Lecoq du rap français : à force de l'entendre singer les MCs francophones, on en a oublié sa vraie voix. Eklips a choisi de mettre ses talents de beatboxeur au service de l'imitation pure et dure plus que de la virtuosité. Résultat : une vraie cote de sympathie chez les artistes comme chez le public et des vidéos qui cartonnent sur le net. Notamment celle qui l'a produit pour la chaîne musicale Trace Urban, où en quatre minutes il refait l'histoire du rap, de "Rapper's Delight" à "A Milli". Un voyage dans le temps qui a valu à la vidéo plus de huit millions de vues sur Youtube. Des talents de beatbox qui ne lui ont pas empêché de se faire sortir lors de l'émission La France a un incroyable talent dès les auditions. Ce n'est pas très grave : il y a fort à parier que sa prochaine vidéo virale sur la toile sera un succès.


Les plus exotiques : Os Barbatuques

Kenny Muhammad se surnomme "The Human Orchestra". Les Barbatuques pourraient très bien être sous-titré "le carnaval de Rio humain". Formé à São Paulo en 1996, le groupe, ou plutôt l'équipe (treize membres, tout de même), n'est pas tout à fait un groupe de beatbox, mais de percussion corporelle. Bouches, pieds, mains, poitrine : tout est bon pour faire sonner les rythmes de la samba. Avec leur démarche plus théatrale et mélodieuse que le beatbox pur et dur, les Barbatuques inventent des performances quelque part entre rap, musique tribale, et bossa nova.

Le nouveau champion : Kim.

Ce fut tardif, mais mieux vaut tard que jamais : après le rap, le graff, le break et le djing, le beatbox est lui aussi devenu une discipline qui vole désormais de ses propres ailes. Il a tout de même fallu attendre les années 2000 pour voir apparaître les premières compétitions du genre, où les participants s'affrontent à coup d'onomatopées dans le micro. Cette nouvelle génération de beatboxeurs s'affranchit peu à peu de ses racines hip-hop stricto sensu. Plus technique, toujours avide de nouvelles manières de faire vibrer une basse plus lourdement, elle puise ses influences dans les musiques électroniques, notamment la drum'n'bass et la dubstep britanniques. Kim, champion de France 2011 depuis mi-octobre dernier, est représentatif de cette nouvelle école, où le beatboxeur n'est plus un simple musicien ou DJ organique au service d'un artiste, mais devient un véritable phénomène à lui seul.